Pré-recrutements pour devenir enseignant : de quoi parle-t-on ?

dimanche 23 mars 2014
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Pré-recrutements pour devenir enseignant : de quoi parle-t-on ?

Pré-recruter est une pratique bien vivante dans la Fonction Publique d’Etat. Dans différents secteurs, les pré-recrutements existent et constituent une des voies d’accès au concours de recrutement comme fonctionnaire titulaire.
Dans l’Education Nationale, ils ont existé pendant de nombreuses années, existent encore dans les ENS. Voici un rappel historique et un état des lieux actuel de ce que recouvre le terme de "prérecrutement".

Dans l’Education Nationale, ils ont existé pendant de nombreuses années, existent encore dans les ENS. Voici un rappel historique et un état des lieux actuel.

1. Qu’est-ce qu’un pré-recrutement ?

Un pré-recrutement est un accès par concours à une période de formation à temps plein, rémunérée selon la grille de la Fonction Publique. Le pré-recruté à un statut d’élève-fonctionnaire stagiaire. Il cotise pour la retraite (Fonction Publique), en contrepartie de trois obligations :
- obligations immédiates : assiduité à la formation et réussite aux examens et concours préparés
- obligation différée : servir l’Etat plusieurs années à l’issue du recrutement .
Si l’engagement n’est pas respecté, il y a remboursement des traitements perçus comme élève-fonctionnaire.

Le système de pré-recrutement se distingue d’un système de bourses ou d’allocations ou encore de contrats aidés.

Comparaison entre pré-recrutements et autres dispositifs (bourses, allocations, contrats aidés, etc) : cf tableau en annexe

2. Les secteurs de la Fonction Publique d’Etat où l’on pré-recrute (autres que l’Education Nationale)

Les pré-recrutements sont largement utilisés et, suivant les cas, constituent, soit une des voies d’accès, soit la voie quasi-exclusive d’accès au recrutement comme fonctionnaire titulaire, en amont de métiers de toutes catégories (A, B ou C) :

- Justice : élèves-conseillers d’insertion et de probation* (catégorie B),auditeurs de justice* (futurs magistrats, catégorie A), élèves-gardiens de prison (catégorie C),

Ex : pré-recrutement gardiens de prison, formés à l’Ecole Nationale de l’Administration Pénitentiaire d’Agen : concours sans frais d’inscription, condition de diplôme Brevet des collèges ou niveau V (CAP), donne accès à 1 an de formation à temps plein rémunérée 1416 euros net/ mois prime comprise. Logement sur place dans la résidence de l’ENAP (coût non précisé), restaurant CROUS 7 jours/7. Suivi d’une année comme stagiaire dans un des établissements pénitentiaires du territoire national (salaire 1477 euros nets mensuels en début de carrière).

- Culture : élèves-fonctionnaires stagiaires de l’Ecole des Chartes futurs conservateurs du patrimoine, des archives ou des bibliothèques (cat A)
- Agriculture et Ecologie : élèves-ingénieurs de l’agriculture et environnement ou du génie rural des eaux et forêts (cat A)
- Intérieur : élèves-officiers de police* et élèves-commissaires de police* (cat A)
- Finances : élèves-administrateurs et statisticiens de l’INSEE (cat A), contrôleurs de l’INSEE (cat B) formés à l’ENSAE
- Transports : élèves-contrôleurs aériens (cat A)
- Ecologie : élèves-ingénieurs des travaux de la météorologie ; élèves-géomètres et élèves-ingénieurs de l’Institut Géographique National
- Travail : élèves-inspecteurs du travail* (18 mois à l’INTEFP)
etc…..
il faut ajouter à cela les pré-recrutements relevant de la Défense (sous statut élève-militaire au lieu d’élève-fonctionnaire).

Classes préparatoires
En amont de certains de ces pré-recrutements (marqués*) existent des classes préparatoires intégrées, offrant un soutien pédagogique à certains candidats (étudiants, chômeurs) choisis sur critères notamment sociaux et géographiques, afin d’optimiser leurs chances de réussite. Ces classes préparatoires intégrées peuvent éventuellement être couplées à un soutien financier via l’allocation pour la diversité dans la FP (2000 euros/an pour 1400 bénéficiaires).

Hors de la Fonction Publique, des dispositifs tenant lieu de pré-recrutement existent, ainsi 1 500 étudiants en médecine et dentisterie perçoivent 1200 euros par mois, du début de leur 2e année de médecine jusqu’à la fin de leurs études sous forme d’une allocation sans contrepartie autre que l’engagement d’exercer ensuite dans un des déserts médicaux (loi Bachelot).

3. Les différents pré-recrutements à l’Education Nationale

Au long de son histoire, le service public d’Education Nationale a eu recours au pré-recrutement en combinant des pré-recrutements institutionnalisés de façon durable (Ecoles Normales, ENS….) et des pré-recrutements répondant à une situation de crise conjoncturelle ou ciblés sur un besoin spécifique, par exemple : Instituts de Préparation à l’Enseignement Secondaire (IPES 1957-1979) ; Centres de formation PEGC ; Cycles préparatoires au CAPT puis au CAPET ; Cycles préparatoires au CAPLP (2001- 2008)....

Dans les années 1960 et 1970, période de fort recrutement d’enseignants (car baby-boom + massification du collège), 25 000 à 30 000 élèves-maîtres et élèves-profs étaient en permanence rémunérés pour étudier à temps plein en vue de devenir enseignants, avec un traitement équivalant à 1,7 fois le SMIC de l’époque + des avantages annexes (logement en résidence à bas prix, restaurant à tarif subventionné, indemnité de résidence, le cas échéant Supplément Familial de Traitement et indemnisation transports par rapport à la résidence antérieure).

Les Ecoles Normales
Dès 1833 dans certains départements : les aspirants instituteurs financent alors par eux-mêmes tout ou partie de leurs études menant au brevet de capacité (parfois bourse communale, départementale ou d’Etat).
La loi Falloux (1850) contraint les conseils généraux, avec ou sans Ecole Normale, à entretenir des élèves-maîtres pour alimenter le recrutement des instituteurs communaux.
La loi Paul Bert (1879) oblige chaque département à créer une Ecole Normale de garçons et une Ecole Normale de filles. Elles recrutent sur concours et rémunèrent les élèves-maîtres, mais la majorité des instituteurs et institutrices est recrutée sans passer par les Ecoles Normales, au niveau Brevet élémentaire, puis Brevet supérieur, comme "remplaçants" révocables à tout moment, avant de pouvoir passer, après plusieurs années d’exercice, le CAP donnant accès à la titularisation.
Jusqu’en 1940, les admis au concours de l’Ecole Normale suivent 3 ans de formation à l’issue desquelles ils doivent réussir au Brevet de capacité pour l’enseignement primaire (correspondant au brevet supérieur, diplôme terminal du cursus primaire dit "populaire", également imposé aux filles jusqu’en 1924 - par opposition au baccalauréat préparé en lycées de garçons et donnant accès à l’Université).
Le Brevet de capacité donne le droit d’être nommé instituteur stagiaire afin d’obtenir (inspection fin 1er trimestre) le Certificat d’Aptitude Pédagogique et donc la titularisation.
1937 : le projet de réforme de la formation des instituteurs voulue par le Front Populaire est retoqué (il proposait que les normaliens, préparés au bac en 3 ans en lycée tout en étant internes en Ecole Normale, bénéficient de 2 ans de formation professionnelle modernisée post bac).
A partir de 1945, les Ecoles Normales sont rétablies (après leur suppression par le gouvernement de Vichy) mais la réforme de la formation des enseignants décrite dans le plan Langevin-Wallon n’est pas mise en oeuvre ; le plan proposait un recrutement post-bac avec système particulier de bourses pour qu’il reste accessible à tous, 2 années pratiques et théoriques en Ecole Normale suivies de 2 années de licence en université.
En pratique, tandis qu’une bonne partie des instituteurs continuent à être recrutés comme non-titulaires, les Ecoles Normales recrutent à la fin de la 3e des élèves-maîtres astreints à 4 années de formation : 3 ans pour le bac "moderne" préparé comme internes à l’Ecole Normale, la 4e année consacrée à une formation à la fois théorique et professionnelle (stages en écoles d’application) sanctionnée par l’examen du Certificat de Fin d’Etudes Normales nécessaire pour être nommé instituteur stagiaire.

A compter de 1969, le concours d’entrée à l’Ecole Normale est porté au bac (suivi de 2 ans de formation).
Parmi les normalien-nes, certains peuvent, sur critère de mérite, devenir :
- Professeur d’EPS via le concours d’entrée en Institut Régional EPS (3 ans de formation) voire l’ENS-EPS de Paris.
- Professeur d’Ecole Normale (dès la IIIe République, via une classe préparatoire donnant accès au pré-recrutement en ENS de St Cloud et Fontenay)
- PEGC (corps créé en 1969, extinction 2003), via 2 ans en centre académique de formation PEGC (rémunérés comme fonctionnaire stagiaire, se logeant eux-mêmes hors de l’internat de l’EN, nourris au Restau-U au tarif étudiant).
Les futurs PEGC suivent une double formation incluant un mois de stage par trimestre en école ou collège, et le reste du temps une formation universitaire, sanctionnée au bout des 2 ans par le certificat universitaire de L1. La réussite aux épreuves écrites et orales du Certificat d’études normales pour les collèges (CFEN-CG) était nécessaire pour être nommé sur un poste en collège dans le département d’origine (à défaut : recrutement comme instituteur remplaçant non titulaire).
Certains des PEGC, une fois détenteurs du L1, passaient à ce niveau le concours des IPES (accès à 3 ans supplémentaires en vue du CAPES, voire 4 ans vers l’Agrégation).

Les Ecoles Normales sont remplacées par les IUFM à la rentrée 1990 suite à la Loi Jospin (1989) qui instaure le recrutement après la Licence. Les pré-recrutements sont alors supprimés et remplacés par une allocation IUFM qui disparaitra quelques années plus tard (1991-1996). Suivront des systèmes de bourses, dont certaines spécifiques au métier d’enseignant (cf. Chatel, 2009).

Les Ecoles Normales Supérieures
L’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris dès 1794, Sèvres suite à la création de l’agrégation féminine en 1881, et St Cloud (1880) et Fontenay aux Roses (1882 ) pour former les professeurs des EN, puis l’ENSET de Cachan (1912) pour l’enseignement technique, et en 2013 l’ENS de Rennes.
Actuellement et depuis l’entre-deux guerres au moins, le concours d’entrée se fait à bac+2 ; un second concours est créé plus récemment aux niveaux L3, M1 ou M2.
Les normaliens effectuent 4 années de scolarité, rémunérés (depuis 1948) comme élève-fonctionnaires stagiaires, contre un engagement à servir l’Etat 10 ans (à compter de leur entrée à l’Ecole). Ils perçoivent un traitement mensuel net de 1 312 € (1 371 € à partir de la deuxième année). L’ENS Cachan compte 1300 élèves, Lyon plus de 800, Ulm plus de 400….
Cursus-type : L3, Master, et préparation de l’agrégation (2/3 des normaliens la passent en 2010) et/ou d’un doctorat. Les débouchés sont l’enseignement secondaire, postbac, supérieur, recherche ou autres débouchés de la fonction publique au sens large (y compris entreprises via la possibilité de « détachement »).

Les IPES
Revendication portée par le SNES dès 1955, les Instituts de Préparation à l’Enseignement Secondaire sont créés en 1957 pour répondre au besoin d’enseignants lié à la massification du collège et aux difficultés de recrutement de l’époque.
Les IPES facilitent l’accès au CAPES et à ses débouchés : enseignement dans les lycées, les collèges modernes et classiques, les écoles normales primaires, les écoles nationales professionnelles et les collèges techniques.
L’action des IPESiens, organisés en sections SNES, permet d’améliorer le dispositif initial (années supplémentaires, statut d’élève-fonctionnaire comme déjà acquis dans les ENS, augmentation du nombre de places à l’entrée de l’IPES porté de 2 500 à 8 000, etc…). Au début des années 70, les IPESiens (1ère, 2e, 3e et 4e année) sont environ 13 000.
Après 1973, le gouvernement Barre réduit drastiquement les postes aux CAPES, et cherche à supprimer les IPES (1700 places seulement au concours L1 en 1975).Il ne parvient à les mettre en extinction qu’à partir de 1978 après plusieurs tentatives contrées par les IPESiens mobilisés par le SNES.

Les IPES prérecrutaient à plusieurs paliers en fin L1, L2, L3. Les modalités du concours varient selon les facs, soit des épreuves spécifiques, soit un simple classement des étudiants selon leurs résultats d’examen, (les meilleurs se voient proposer l’entrée en IPES s’ils acceptent de signer l’engagement). Les IPESiens sont rémunérés à un indice qui leur assure un revenu équivalant à 1,7 fois le SMIG. Pour les CAPES, ils sont dispensés des écrits, ils n’ont à passer que les épreuves orales d’admission. Une année supplémentaire est proposée aux meilleurs des IPESiens (25%) pour préparer l’agrégation à temps plein.
Pour le CAPEPS, la sélection se fait après une année de classe préparatoire après le bac. Les premiers reçus deviennent IPESiens.
En 1975, une enquête (Chapoulie) montre que 21,8% des femmes certifiées de milieu populaire ont bénéficié des IPES (13% des certifiées de classes supérieures), 18% des agrégées de classe populaire ou moyenne (12% de classes supérieures), et 11,8% des agrégés de milieu populaire (2,9% de ceux issus de classes supérieures).
Les IPES sont une opportunité, au même titre que l’Ecole Normale, l’auxiliariat ou MI-SE, dans des trajectoires individuelles ascendantes (ex : Ecole Normale en fin 3e —> IPES en L1 —> ENS—> agrégé, enseignant chercheur ou chercheur ; ou MI-SE—> IPES en L2 ou L3—> certifié ou encore auxiliariat —> IPES—> certifié ).

Les Cycles préparatoires au CAPET
Ces cycles préparatoires, dans les Centres de Formation des Professeurs de l’Enseignement Technique (Cachan, Armentières, Tarbes, Rennes, Toulouse….), ont fourni une bonne part des professeurs nécessaires au développement des filières technologiques du lycée, facteur important de la massification de l’accès au baccalauréat des années 1970 à 1995. Ces cycles préparatoires compteront jusqu’à 1500 pré-recrutés à Cachan même et dans 28 antennes universitaires en 1990.

Les cycles préparatoires CAPET ont servi de marchepied aux étudiants de BTS, DUT ou diplômes professionnels, à des enseignants non-titulaires, ainsi qu’à des salariés de l’industrie, tous pré-recrutés à bac+2 comme élèves-professeurs, pour accéder à la licence, puis réussir le CAPET à l’issue de 2 ans (exceptionnellement 3) de scolarité dans des Centres à rayonnement national, dotés de résidences et de restauration collectives à coût modique.
Dans les spécialités jusqu’alors dépourvues de licence, une ingénierie de formation conjointe CFPET-université a favorisé la création en un temps record de licences adaptées aux exigences du CAPET et du métier d’enseignant en lycée technologique, pour le secteur technologique industriel (Génie mécanique et productique, Génie électrique, etc…) comme pour le secteur tertiaire et le secteur Sanitaire et social.

Les Cycles préparatoires au CAPLP
Ils ont été créés en 2001 avec 250 postes au concours d’entrée, couvrant 13 spécialités. Ils offraient encore 50 postes à 230 inscrits en 2004 ; lors de la dernière session en 2008, seules 5 spécialités étaient ouvertes (25 postes et une cinquantaine d’inscrits).
Plusieurs centres de formation à rayonnement national, par ex à Nancy-Metz en Génie industriel option Bois, à Saint Denis (IUFM Créteil) en Génie industriel Structures métalliques, etc…..
Prérecrutés, les professionnels issus de l’industrie et contractuels enseignants sont préparés à la licence professionnelle, dont l’obtention vaut pour eux dispense des épreuves d’admissibilité au CAPLP - en 2e année ils préparent l’oral du CAPLP.

Les Ecoles Normales Nationales d’Apprentissage (ENNA) (1945- 1990) assuraient dans 5 centres à rayonnement national (Paris Nord St Denis, Paris Sud Antony, Nantes, Lyon, Toulouse puis Lille) la formation technologique et pédagogique des lauréats des concours PLP1 et PLP2, alors que les Centres Pédagogiques Régionaux (CPR) accompagnaient dans toutes les académies l’année de stage des certifiés et agrégés.